Mardi 5 août 2008

L'amour, c'est beaucoup plus que l'amour. Il y entre autre chose, l'esprit après les sens, l'âge, la douleur...

Je crains que, faute d'éducation, les jeunes filles d'aujourd'hui ne sachent pas aimer. L'amour exige certaines préparations, une retenue, des réserves, une rêverie préalable, comme une religion qui a été très tôt déposée dans le coeur.

Trop de rencontres, trop de facilité à se lier, gênent le choix, engourdissent l'instinct. C'est une concentration du sentiment qui fait découvrir dans un être ce qu'il peut donner.

                                            *

Que deux êtres destinés à s'aimer se rencontrent, c'est incroyable. Le cas est rare et l'on pourrait se dispenser d'en parler. Cependant, tout se passe dans la société comme si l'exception était la règle, l'amour partagé et durable, ce que le mariage suppose. Tout est organisé en faveur de l'exception merveilleuse.




                                            *

Le bonheur d'un couple de très jeunes mariés est si innocent, comme tous les bonheurs, qu'il n'a vraiment pas de réalité. Ces jeunes gens ne savent pas qui ils aiment et s'ignorent eux-mêmes. Que tant d'aveuglements porte en soi, parfois, un instinct très sûr, et que ce couple, sortant de la nuit et enfin diversifié, absolument autre, n'ait pas de repentir, c'est étrange, mais cela se produit.

Le bonheur par l'amour, je me le représente plutôt dans l'âge mûr, lorsqu'on a conscience du miracle qui le constitue, de ses rapports avec la souffrance, de ce qu'il vous donne et peut reprendre.

                                             *

Les plaisirs de l'intimité sont faits de rien: un entretien affectueux, la beauté d'un arbre, l'art, un regard tendre.

Les signes véritables de l'amour, indépendants du tempérament, sont si discrets qu'on douterait d'un tel sentiment: ainsi de toutes choses profondes, belles ou vraies; elles sont à peine distinctes.

                                             *

L'amour ? une indulgence infinie, un ravissement pour de petites choses, une bonté involontaire, un complet oubli de soi-même.

Cette vocation pour un être, qu'on appelle amour, les renoncements qu'elle veut, ce sentiment changeant et obstiné, ce jugement plein d'illuminations et d'aveuglements, c'est une grande affaire et très mystérieuse !

                                             *

La jeune fille est formée par la rêverie. Tout d'un coup, la maternité l'assujettit et lui impose cette vigilance minutieuse, ce profond réalisme, qui permettent aux enfants de vivre. En même temps, la femme est aux prises avec les calculs précis et connaît tout le poids de la vie matérielle. Son courage et son adresse en face d'une épineuse réalité atteignent au sublime chez les pauvres.
C'est l'homme qui rêve, ou qui boit.

                                             *

Les enfants, c'est le monde tumultueux des cris, des larmes, des pas précipités, des émotions brèves, intenses toujours, qui formeront plus tard un composé neutre, et jusqu'à cette dilution de la maturité qui a nom sagesse.
Les jeunes mères tâchent de calmer la terreur de l'enfant qui ouvre la bouche devant un jet de vapeur ou un animal; elles dorment auprès de lui et ne le quittent jamais - surveillantes qui n'ont plus de liberté, ni même d'existence personnelle. Naguère, elles étaient presque des enfants, jeunes filles vacantes qui avaient un caractère indépendant, et des idées sur l'amour, et l'intention d'être heureuses à leur façon. Les voici pliées à une servitude qu'elles n'imaginaient pas du tout et qui leur est subitement naturelle.

                                           Jacques Chardonne, éd. Albin Michel 1957

par La Revue Anima publié dans : citations : Jardin des délices
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Vendredi 23 mai 2008



Adieu forêt aux yeux funestes, Gauvain ne quêtera plus la geste épiant son salut, hérissonnant sa lance.
Adieu forêt, Gauvain est partance;
tu peux le dire à ceux l'ayant vu, doux ainsi qu'une offense, rêver son épée, charger tout ce qui vécut contre sa parole.
L'acier des hauberts, mon âme jadis en raffole.
Mais aujourd'hui, point d'ennemi.
Gauvain s'en va à la suite de sa vie.
Bel ami, tes armes déjà reposent,
et les dames amourées depuis grand temps, sur toi, se sont closes.

Tu rêves encore à celle, de bleu envêtue,
laquelle parut un soir alors que la sylve déjouait ta chevauchée têtue;
"Belle, rendez-moi la lumière
qu'Eve évadée de Paradis a faite prisonnière...
Dites-moi, savez-vous quelque chose à oser
à quoi demain mon âme se pourrait fiancer ?
Mais voici l'heure de rosée, le soleil donne de l'oliphant,
déjà le jour me jette son gant."

Il est fourvoyé, le prince dont j'avais l'habitude,
l'âme me manque, dernière neige chutée avant le printemps de la solitude.
Une femme sombre travaille derrière moi
et dans les taillis j'entends qu'elle décharne sa voix.
Son nom met en fuite les lèvres de ses élèves, tandis que le pays qu'elle enseigne, de l'hiver, regagne les pas.
La dame obscure demande le costume de sa loi aux sables dévêtus
et les livres qu'elle aime ne m'ont pas encore lu.

Mais je pense à vous, belle douce amie, qui m'avez hissé hors de déchéance :
votre mystère en chair s'évertue, cependant que la nuit ne se souvient pas de mon corps.
L'espérance procure sa danse dernière lorsque l'inadmissible aurore ne m'admettra plus.
Chère, voulez-vous que je cherche, et bien avant l'enfance,
l'époque tirée au clair dont l'âge fomente l'issue ?


                                  Claude Hardy, avril 2008

par La Revue Anima publié dans : création : Nef des fous
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Mardi 4 mars 2008

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Curieux d’évoquer une jeune fille, et non pas un enfant, tout simplement.

 

Quelle autre stupeur invoquer, en effet, que celle de l’innocence gommée par la Gravité, gravité que pas même une vieille vie ne parvient à déborder ?

 

Pourquoi restreindre à la jeune fille ? Sinon pour en pleurer la vaine beauté, et cette douceur qui ne profitera à personne ?

Quand même…

 

Par une précocité parfois, la jeune fille ne peut-elle pas se hausser hors de la vulnérable, de la fragile jeunesse ? Une jeune fille ?

Ou alors, pour un bonheur retiré avant d’être offert ? Pour ce qu’elle aurait dû devenir ?

Certes, mais aussi… dommage.

 

Que d’élans généreux pourtant dans le garçon ; que de confiance instante aussi, sans précaution aucune, et que tout autant prendrait la mort, comme en traîtrise. Le garçon porte un enthousiasme au monde, lui rend, à lui seul, toute sa jeunesse, et ses promesses. Il foule de nouveaux plis les tentures promises en héritage. Il s’engage sans finesse, mais non sans immensité.

 

La jeune fille et la mort : n’est-ce pas là déjà cette emprise des sens en sourdine ? en écho d’une silhouette déjà apprêtée ? Un féminin pur, simplement parce qu’elle reste dans son ébauche vive… Voilà une force intime, un élan secret et généreux, la matrice de tout un monde qui, par la mort, se met à part du monde, et de sa genèse compliquée ? C’est un rêve intime du poète, du peintre solitaire, qui s’écroule, à s’atténuer au simple souvenir, et qui s’élance en même temps dans une perfection hors de portée, gravée jusqu’au granit.

 

Arnaud Dhermy

par La Revue Anima publié dans : création : Nef des fous
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Jeudi 28 février 2008

 

Etonnante Bande Dessinée. Il y a d’abord eu les comics américains émaillés de AAAAAAAAAhhhhhh ! et de Punchhhhh ! Les super héros y étaient imprimés sur un papier plutôt sale et faisaient la joie des enfants. A peu près à la même époque Tintin est arrivé. Ineffable Tintin. Mais Tintin, nullement exempt des travers humains, n’a pas toujours fait le bien qu’il voulait (Rom 7,14-25)…De pâles épigones l’ont parfois suivi.

 

On a vu fleurir des BD bavardes, sans surprise, répétitives. Pire, on a sentit que les auteurs avaient honte de l’image. Ils se croyaient obligés de la barbouiller de texte, pour se dédouaner.

Des séries dont le principe était essentiellement d’ordre marketing ont étalé leurs sempiternelles 58 pages (dans les librairies) dans les supermarchés. Il faut rendre à tout seigneur tout honneur, certaines m’ont permis d’échapper au va et vient entre les fruits, le sRabate.JPGurgelé et la boucherie derrière le caddy maternel. J’allais m’asseoir sur le carrelage beige, les jambes repliées sous une de ces BD. Aria pour un plein de semaine ; Le petit Spirou pour des achats destinés à la caisse "moins de 10 articles".

Or, le supermarché n’est pas tout ! Il y a aussi les bibliothèques municipales. On y trouve de très belles collections de BD. Occasion rêvée pour sortir du standard.

J’en viens à ma découverte. Il s’agit d’un album, sorti voici bientôt deux ans : Les Petits ruisseaux.

 

L’auteur-dessinateur-coloriste, Pascal Rabaté, y raconte la vie de Pierre, un retraité qui partage son temps entre la pèche, le bistrot, la solitude et probablement le ressassement des souvenirs. Drôle de sujet à dessiner. Quand le décor est planté dans la ruralité française, on se demande comment tout va finir. Un vieillissement peut-il en annuler un autre ? Aura-t-on droit à un plaidoyer en faveur du ressourcement campagnard ? Ou à une leçon de confucianisme à la française : les vieux sont respectables, ne l’oublions pas ?

 

Rabaté surfe élégamment sur tout cela et en profite pour faire un tour chez les habitués du bistrot, chez les hippies convertis à la verdure. On est loin des maisons de retraites et de leurs vaporisateurs d’odeur. Au passage, on remarque l’originalité des prises de vues, parfois inspirées par le cinéma. Vues d’en-dessous, vues d’au-dessus, ça change du plan américain.

A regarder donc et à lire !

 

Thomas Mercier

par La Revue Anima
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Mercredi 27 février 2008

suite du 4 décembre 2007

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Le fil de sa rive aboutissait là, sur une haie bien close. Par le coteau il trébucha sur des éboulis, jusque dans un profond compost.

 

Alors il se retrouva au bord du gué à tirer ses chaussettes, s’appliquer à suivre ses pieds au travers du fil de l’eau, à garder l’ équilibre sur le fond inconnu.

 

De l’autre côté on avait bivouaqué quelques heures plus tôt. Ce n’était presque pas le papier gras, mais un large foyer, qui centrait la clairière dominant le chemin.

 

En reprenant la marche on voyait la vallée peu à peu s’élargir, ou plutôt les prés, qui submergeaient la rivière qu’on entendait plus.

Le chemin s’était blotti sur l’ubac, et sous l’éclat du soleil on aurait dit, en face, un vaste cirque, tout sommé de forêts. Plus loin il se déversait dans un autre cingle ; son reflet venait comme d’une enfilade de miroirs, un halo, des éclaboussures d’au-dessus d’une chute.

 

De tout ceci sourdait une grande solitude. Pourtant les herbages n’étaient pas montés en graine ; les barbelés avaient gardé leur métal ardent. Ce fut même ce qui retint Régis d’en sauter le filet, de tracer à sa guise. Les parcelles se succédaient à distances régulières ; les clôtures comme des sauts d’obstacles.

 

Il longea une cabane et son étang envasé, grimpa le long d’un bief qu’il suivit jusqu’à son moulin. L’arbre gisait là, comme s’il avait lui-même frappé la bâtisse.

Puis la rivière revint serrer le chemin contre son versant ardu. Ce n’était plus qu’un fouillis de saules, de trembles, qui recouvrait tout. Puis deux rangs malingres de peupliers, dont les files peu à peu s’écartèrent pour former contre toute attente une vaste salle diaphane, d’où montaient de rares fûts décoiffés, ou de guingois, arrêtés dans leur chute, accrochés aux parois compliquées de la voûte.

Ses tons gris, vert pâle, en miroitant faisaient bruire un gigantesque moucharabieh d’un lent glissement de sable fin. Dehors, le cours des prés se devinait encore, et derrière eux, les contreforts lactés d’où une clarté parvenait comme un courant d’air.

Pour la première fois on pouvait quitter le sentier qui s’enfonçait dans de hautes herbes, et au fond de la salle verte se lisait une rampe d’accès, accrochée au long de l’abrupt jusqu’à une tribune, une large scène dont rien ne permettait de suivre le jeu. L’appareillage de la rampe rappelait les petites constructions gothiques de craie et silex, avec des trumeaux sur les piles et quelques ogives étroites.

Il voulut admirer de là-haut la salle de verdure. Mais à peine avait-il gravi la calade moussue qu’il fut attiré plus loin par les ruines d’un pignon aigu et quelques arches squelettiques autour desquelles courraient l’églantine et le néflier.

Ce fut de là qu’il perçut des jappements montant depuis la vallée. Il vint au bord de l’esplanade ; en bas, trois chiens allaient, venaient. On les entendait haleter dans leur jeu, changer brusquement de direction. Ils paraissaient faire une partie de quelque chose dont on ignorait l’enjeu et les règles.

Un sifflet bref les fit refluer aussitôt. Régis resta accoudé au parapet puis, sans voir de maître surgir, redescendit.

Ce soudain accès de vie lui faisait imaginer un hameau, une route à proximité. La salle verte en perdit beaucoup de son ampleur.

Il reprit le sentier.

A peine sorti des trembles, il ne restait plus qu’une dizaine de mètres entre le lierre suspendu à la corniche et les premières orties du bord de l’eau.

Une passerelle aux poutrelles rouillées surgît des hautes herbes ; son plancher pourri tombait dans la Risule. C’était ça, l’accès au plateau qu’il avait craint ? Les jappements avaient disparu ; pourtant les chiens ne devaient pas être bien loin devant lui. Il poursuivit.

 

La base de la falaise était maintenant jonchée d’éboulis, de petits graviers clairs, qui masquaient des galeries presque rebouchées. Au fil des pluies les marnes s’étaient soudées aux gravats, et l’herbe piétinée laissait voir un sol glissant et dur. Derrière l’antre une galerie sombre, sans idée des parois ni du parcours.

Là non plus Régis n’insista pas. Il lui fallait connaître les mensurations de son aventure ; il avait hâte d’apercevoir la ferme de François et de rebrousser chemin ; évaluer à leur juste place tous les jalons de sa découverte.

La vallée de nouveau se courbait autour du sillon que faisait la rivière, qui venait maintenant lécher la falaise en un vaste tournebride. Sur près d’un kilomètre devant soi, on devinait le chemin découper la nuance des lointains.

Il eut tout le temps d’y voir approcher la silhouette ; une taille extraordinaire, qui lui donna l’idée d’un cavalier sur sa monture. Ils avançaient là, paisiblement.

Tôt ou tard il allait se trouver à sa hauteur.

En détaillant son profil Régis devina une ligne mince, des cheveux tirés en arrière, une longue natte. C’était un port altier. C’était une jeune femme.

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Arnaud Dhermy


 
par La Revue Anima publié dans : création : Nef des fous
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Samedi 23 février 2008

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suite de
Nicodème, paru le dimanche 17 février

Le chapitre 4 de saint Jean est centré sur la rencontre de la Samaritaine. Quelques détails à noter, qui sont toujours significatifs parce qu’ils sont symboliques.

L’évangéliste nous parle de midi ; midi c’est curieux. Ce n’est pas une heure où les femmes viennent puiser l’eau, en général c’est au petit matin. Cette heure de midi, dans l’esprit de saint Jean, est une heure symbolique. Plusieurs fois il sera question de la lumière du jour opposée aux ténèbres de la nuit. Il est évident que midi c’est l’heure de la pleine révélation.

 

On remarquera que l’action se passe près d’un puits. Or en hébreu le nom par lequel on désigne un puits est à une voyelle près le mot qui signifie un don, un cadeau. Et le don de Dieu ce n’est pas seulement le puits que l’ancêtre Jacob a donné à ses fils, le Christ aussi va faire un don.

 

1 - la Samaritaine

L’heure de Dieu. Si le catéchète prend cette heure de midi, qui est une heure dure, c’est pour dire que quand Dieu se révèle, ce n’est pas toujours à l’heure la plus facile, c’est souvent à une heure d’épreuve, une heure difficile, et il faut toujours être prêt. On ne choisit pas l’heure de notre rencontre de Dieu.

 

Si Dieu prend l’initiative, est-ce qu’Il a besoin de nous ? Est-ce parce qu’il lui manque quelque chose ? Est-ce qu’il faut comprendre que Dieu a besoin des hommes ?

En fait que faut-il dire de Dieu ? Dieu n’a pas besoin des hommes mais Il EST accueil et appel. Un besoin serait une faiblesse pour Dieu, marquerait un manque en Dieu. Comment comprendre que Dieu prend l’initiative, c’est qu’Il est appel. Il est dans la nature de Dieu de se donner et de créer des êtres pour qu’ils entrent en communion avec Lui.

Dieu n’a pas besoin de nous mais nous, il est essentiel que nous soyons des hommes de désir. Avant de donner, Dieu éveille et suscite le désir, Dieu attend l’éveil du désir.

 

L’eau vive, l’eau d’en haut et d’en bas. Bien que ce soit une catéchèse baptismale l’eau dont il est question n’est pas l’eau du baptême. Car quel est le signe du baptême ? le bain. De l’eau dont il est question ce n’est pas une eau dans laquelle on se baigne, c’est une eau dont on s’abreuve, ce qui est tout à fait différent. Cette eau a un rapport avec le don de Dieu dont le Christ est porteur, or ce don c’est la rencontre de Jésus comme sauveur. Et c’est dans ce sens-là que le chapitre est une marche vers le baptême, c’est la rencontre d’une parole qui sauve.

 

Quand Dieu donne, que donne-t-Il ? Il se donne. Si j’accueille Dieu qui se donne j’accueille en moi une source et c’est cette source qui est jaillissante pour les autres. Ce Dieu source qui se donne me transforme en source.

 

Les conditions d’accueil de la femme de l’offre de Dieu. C’est la femme aux cinq maris. Celui avec qui elle est n’est pas son mari.

Des cinq maris on pense aux cinq premiers jours de la création, dont la vie n’émerge pas jusqu’à l’homme ; c’est encore la vie dans sa matérialité.

La relation conjugale faussée vécue par la femme devient le symbole d’une attente d’une relation conjugale nouvelle qui la fait renaître dans le baptême. Autrement dit je parle ainsi à mes catéchumènes : quelle que soit votre situation le baptême vous est proposé comme un renouveau intégral, complet, en profondeur, et ce renouveau dépend de notre accueil de la Parole.

Donc la Samaritaine était en totale stérilité jusqu’à ce qu’elle rencontre le Christ, or la fécondité va s’exprimer par tous les gens de son village qui vont venir trouver le Christ. Dès l’instant qu’elle connaît le Christ et qu’elle renaît dans le Christ elle devient féconde et elle va entraîner la conversion de son village.

 

2 - discussion avec les disciples

Les Apôtres arrivent apporter de la nourriture et Jésus leur dit : « ma nourriture c’est de faire la volonté du Père ». Cela signifie que par le baptême vous allez passer du terrestre au divin, vous allez changer totalement de registre.

En négligeant la nourriture apportée par les Apôtres, le Christ aggrave l’équivoque, Il demande à boire et Il n’a pas bu ; on lui apporte à manger et Il ne manque pas. En fait le Christ est venu nous inviter au dépassement du corporel pour nous communiquer sa faim et sa soif, mais Il a soif d’être bu et faim d’être mangé.

 

3 - le retour des Samaritains

La femme avec qui le Christ avait parlé est retournée à son village. Elle ne dit pas comme André et Philippe : « nous avons vu le Messie » ; elle dit : « j’ai rencontré un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ; ne serait-il pas le Messie ? » Elle partage sa faim même quand elle n’est pas encore capable de transmettre ce qu’elle a reçu ; c’est le plus important.

Ce que veut montrer, semble-t-il, l’évangéliste, c’est la façon dont vont réagir les Samaritains : « Tu as éveillé notre curiosité mais maintenant nous l’avons rencontré, et nous savons, et nous croyons qu’Il est vraiment le sauveur du monde ». Son témoignage a servi de point de départ, il a ouvert la porte mais on en sait beaucoup plus parce qu’on l’a rencontré. La foi n’est pas simple connaissance intellectuelle mais la naissance à un monde nouveau, un regard nouveau porté sur le monde.

 

4 - la guérison du fils de l’officier

L’enfant guéri donne l’impression d’un épisode ajouté au bout du chapitre. En fait, après des explications un peu complexes, saint Jean va donner un fait, un petit fait. L’homme laisse son fils pour trouver Jésus. « Va, ton fils vit. » Et l’homme lui fait confiance et il s’en va. « Ton fils vit » est répété trois fois, le fils vit parce que Jésus a parlé ; l’homme a fait confiance à la Parole que Jésus lui avait dite.
C’est une conclusion qui est mise en application du chapitre : si tu crois en la Parole, tu vis. L’acte de foi ne repose pas sur des signes mais sur l’adhésion à la Parole. Le Christ l’a éprouvé en lui disant : ton fils vit, sans faire de grand signe. Et l’homme l’a cru. C’est l’exemple qui termine une leçon compliquée.

 

Pourquoi saint Jean insiste tant sur le fait que c’est une femme samaritaine ? Le Christ va se révéler à une étrangère quasi païenne et qui de plus est adultère. Cette femme est le symbole de tous les hommes qui sont appelés à la foi sans aucun mérite préalable. Rien ne les sépare.


recueilli par A.D.

 

par La Revue Anima publié dans : réflexion : Châteaux en Espagne
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Mardi 19 février 2008

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The Wasps, overture,Vaughan-Williams

 

C’était l’un de ces soirs de grève des métros, en novembre.


Les premiers jours il avait fallu se dégripper avec lourdeur, puis ce fut un certain plaisir de prendre son élan par les grandes artères, pour une demi-heure de bonne foulée dans Paris.

En soirée, avec l’étourdissement imprimé par le rythme, le parcours prenait même en intensité avec sa succession d’éclats, de fusées croisées, d’enseignes et de boutiques éclairées, de passants frôlés comme un galop dans les branches. A ce moment-là, mes repères s’effaçaient, mes perspectives, et faisaient de mon allure une glissade sans jalons, une fuite dans un tunnel.

Il y avait de la griserie à se faufiler, à s’approcher à vive allure d’un flot venant en sens inverse, ou bien de surprendre un obstacle sortant des silhouettes et de la nuit, poteau, muret, mendiant, et de l’éviter à perdre haleine.

 

L’assurance venant, moi qui relayais la place du Châtelet à la Gare du Nord, je poussai par la seule ligne utilisable, qui menait à Saint-Lazare. Mon emplette faite, le hasard voulut que je m’extirpe rue de Madrid des files de phares et des boutiques. Je n’avais plus vraiment envie de reprendre par la foule de la rue Lafayette.

D’après ma montre j’avais le temps ; mon prochain train ne partait que dans une heure. Une rue se présentait aux marges des lumières bruyantes, et je m’enfonçai dans un dédale, au jugé, sachant qu’au pire je retomberai, ou bien sur le boulevard que je voulais éviter, ou encore sur le métro aérien, déserté, de la ligne de ceinture.

Je finis par identifier ma traverse comme étant la rue de Liège, hantée comme moi par quelques voltigeurs des grandes manœuvres du ressac quotidien.

 

Cet arrêt du trafic souterrain donnait l’occasion de revivre une ville paisible et passante à la fois, un souvenir de cité sans moteur, sans calèches non plus. Dans ces rues spacieuses, dévisager les figures croisées restait inévitable, comme un fatum. Je songeai à des scènes urbaines d’anciens romans, de classiques, et tout en même temps à la rencontre de tel ou tel de mes fantômes personnels, comme chez Dostoïevski, Balzac, Hamsun… Je parcourais Christiana et ses rencontres farouches, levais le nez à chaque carrefour pour déchiffrer les plaques, m’informer des rues d’où surgiraient des riverains oubliés, relancés inconsciemment jusque dans leur bauge.

Ainsi mon errance urbaine se mutait peu à peu en une randonnée dans des parages inconnus. Et parmi les souvenirs les plus tenaces qui affleuraient devant moi revenaient ces heures en vélo, dans d’immenses massifs sans repères, où il fallait être attentif aux panneaux survivant à la pourriture, aux enfilades vicieuses qui de loin en loin, sans appuyer, m’écartaient de l’azimut désiré.


La rue de Liège était belle de nuit – ses frontons rehaussés d’un éclairage diffus – mais austère, hiératique. Puis ce fut la rue Notre-Dame-de-Lorette et quelques scènes d’intérieur parurent ; des cafés encore vides en début de soirée, des arrière-boutiques en fin d’ouvrages. Comme dans les coulisses à l'éveil d'un gigantesque opéra les personnages se succédaient en complète incohérence. Toute une vie quotidienne se facettait sous les feux de la rampe, ponctuée de réparties insignifiantes et simplement amorcées, de tirades glanées au hasard, de conversations surprises comme des chants d’oiseau.

Mon pas ne ralentissait pas ; c’était un bouquet de lumières et de tempéraments qui tournait jusqu’à l’étourdissement.

Je retrouvais mes girations, en attendant l’heure du dîner dans Colmar, au moment de Noël, habité d’une lueur laiteuse, verdâtre, qui me révélait toute une ville engloutie, et dont l'air adouci se prolongeait par les terrasses ouvertes jusqu'au fond des cafés, des églises en concert.


Je me rapprochais de la Gare du Nord. D'un square enclos de rhododendrons – à moins que ce ne soient des magnolias – sourdait une forte lumière. On y entendait jouer au basket, comme en plein été.

Et à vrai dire, je n’avais pas vraiment froid non plus. Ce raid décidément prenait un goût de villégiature, de soirée lente et fiévreuse, quand la chaleur décourage du sommeil. Alors les journées se prolongent au hasard des points de lumières, où par bouffées fument les insectes. La vie se compartimente derrière la haie des parcs, devenue hermétique, les simples buissons devenus opaques. Le ciel est là à toucher de la main, dans un enfouissement bruyant, plus généreux encore que les nimbes promesses d’une aube claire.

Arnaud Dhermy

 

par La Revue Anima publié dans : création : Nef des fous
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Dimanche 17 février 2008

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Au plan moral voilà un homme intègre, il en a la réputation, il fait partie d’un groupe réputé comme tel, c’est un notable qui a une forte culture, qui connaît bien sa Bible.

Dès les débuts de l’Eglise il est évident que les premiers convertis étaient plutôt des gens simples, modestes. Le Christ n’a pas choisi des intellectuels comme apôtres. Mais au bout de quelques années le rayonnement de l’Eglise exige qu’on réfléchisse, c’est ce qui explique pourquoi saint Jean écrit une catéchèse baptismale. Il se trouve en présence de quelqu’un qui en veut, de quelqu’un avec qui on doit donner des précisions nécessaires.

 

Celui qui vient sait malgré tout que c’est mal vu de prendre ainsi contact avec une secte.

On y va de nuit, or la nuit a un double symbole. Il y a la nuit de la peur, ne pas trop se montrer et c’est normal : quelqu’un qui veut se renseigner, qui vient pour une catéchèse, préfère le faire discrètement.

Il vient aussi de nuit parce que finalement il est dans la nuit, et saint Jean va insister là-dessus, reviendra sur le thème de la lumière. Il est évident qu’il veut montrer à celui qui veut le trouver qu’il va devoir émerger de la nuit.

 

Cet homme-là a donc pris les devants ; c’est de sa propre initiative qu’il vient. Jésus a plusieurs fois appelé des gens ; Nicodème Il ne l’appelle pas. « Tu es venu librement, tu prends cet enseignement, mais si ça ne te plaît pas tu peux t’en aller, voir ailleurs. Je ne t’ai pas appelé pour te convaincre, tu viens en recherche alors je vais t’aider ».

 

Or cet homme honnête, il ne se présente pas en état d’infériorité, il commence en disant : « nous savons, je suis au courant, je sais de quoi il s’agit, je voudrai des précisions ». Ce « nous savons » manifeste un homme qui est déjà dans le bain, il est dans le bain de l’Alliance, il connaît sa Bible. Et pourtant la science qu’il a n’est pas une connaissance, la science qu’il possède ne s’est pas manifestée d’une manière vitale, c’est un mort qui vient, il ne vit pas de la vraie vie.

Tu sais beaucoup de choses, mais l’essentiel tu ne le connais pas. Il y a donc une distinction entre savoir et connaître. Nicodème a entendu parler, il se dispose à entendre l’appel de Dieu mais il en est encore très loin. Et de ce qu’il sait il a repéré que les faits qu’il connaît ont une signification cachée : « les signes que tu fais ne peuvent pas venir d’un homme » (III, 2). Or cet homme qui aujourd’hui vient me trouver, ce qui l’a interrogé c’est que les faits et gestes des chrétiens qu’il a vus il ne les a pas expliqué au plan humain ; il y a un secret et c’est ce secret qui en est la signification.

 

Voici un exemple concret pour cet interlocuteur qui connaît bien sa Bible : rappelle-toi jadis au désert, l’invasion des serpents. Qu’est-ce que c’est qu’un serpent ? C’est un animal rampant, c’est un animal qui est à la fois symbole de connaissance, symbole de fertilité, de fécondité, symbole de sagesse humaine (Gn III). Il vient mordre l’homme au plus bas ; il agit à raz de terre. Pour être sauvé on a fabriqué un serpent en airain, et ce serpent d’airain on l’a élevé. Il suffisait de le regarder pour être guéri de la morsure du serpent. Quelqu’un a été élevé, élevé sur la Croix, il suffit de le regarder pour naître et donc être sauvé.

Ta démarche, la seule démarche que tu as à faire : regarde, emplie-toi les yeux de cette parole qui révèle la pensée de Dieu. Regarde et tu seras sauvé. Par rapport à la pensée exprimée par le Verbe j’écoute et je regarde. Par le dynamisme je me laisse agir et j’agis.

 

D’où vient la foi, où me mène-t-elle ? Elle vient de la mort, elle passe par la mort pour aller dans la vie mais il faut plonger dans l’inconnu, il faut plonger dans la mort pour être élevé. Il faudra t’abaisser à demander le baptême : un bain de bébé, un geste qui n’a pas de sens pour un adulte. Tu ne peux pas te baptiser, il faut que tu sois baptisé, donc tu vas redevenir comme un petit enfant. On va te plonger, et puis en ressortant de l’eau par la puissance de l’Esprit tu seras né à une vie nouvelle.

 

Dans cette naissance, étant donné que la foi est un plongeon dans l’inconnu et dans l’inconnaissable, il faut quand même que toi, Nicodème, tu aies une base. La base de la foi, ce sera le témoignage.

Curieusement alors que c’est un dialogue, le sujet qui parle passe au pluriel : « Nous savons et nous témoignons de ce que nous avons vu. Pourquoi ce pluriel ? : il n’y a qu’une communauté qui puisse témoigner pour faire naître à la foi. Nous savons et nous témoignons ; un témoin isolé n’est pas crédible. Seule la communauté peut témoigner pour conduire jusqu’à la foi. Un témoin peut éblouir, enthousiasmer ; un témoin isolé peut vous enraciner dans votre science, va vous convaincre, il ne vous fera pas avancer d’un pouce sur le chemin de la foi. Ce qui va faire avancer sur le chemin de la foi c’est la valeur de signe du comportement des chrétiens en communauté, avec tout ce que cela aura d’imparfait car ce qui devient signe en fait est imparfait.

 

Tu t’es présenté comme un homme droit. Tu respectais la loi et dans le fonds tu espérais bien être jugé digne. Eh bien tu vois, le Fils de l’homme n’est pas venu pour juger mais pour sauver. Tu estimes que tu observes la loi, que tu n’as rien à te reprocher. Bah tu vois : c’est presque dommage parce que tu n’as envie de rien, et pourtant tu es venu avec un désir. Alors il faut que ce désir prenne corps en toi et même si tu ne déplores pas une faiblesse d’ordre moral ce n’est quand même qu’à partir d’un sentiment de faiblesse que tu seras sauvé.

Qu’est-ce que c’est que cette faiblesse ? Eh bien tu vas renoncer à tout ce que tu sais. Cette faiblesse par laquelle tu vas passer c’est au moins cette faiblesse de la croix. Jusqu’à présent tu portais toi-même un jugement sur tes actes et tu te croyais bien, et en fait cela ne t’amenait à rien. Tu en tirais une certaine gloire, tu risquais de t’enfermer dans l’autosatisfaction, autrement dit tu te mettais dans l’obscurité. La lumière, il faudra t’ouvrir totalement pour qu’elle vienne transformer ton comportement. Et « qu’est-ce qui vient à la lumière ? c’est celui qui fait la volonté », pas seulement celui qui la connaît mais qui la fait c’est-à-dire qui la met en pratique, qui veut un comportement parfaitement vrai aux yeux de Dieu. Faire la vérité ce sera laisser la foi engager, dynamiser totalement ton comportement, et ça ce sera une vie de foi, une vie dans la lumière, une lumière qui ne vient pas de toi ; une lumière que tu reçois.

recueillis par A.D.

 

par La Revue Anima publié dans : réflexion : Châteaux en Espagne
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Samedi 16 février 2008
j-nger.jpgIl y a sans doute quelque naïveté à le dire, mais – le croira-t-on ?- j’ai découvert Ernst Jünger dans le jeune âge, à un moment de ma scolarité où l’essentiel de la Seconde Guerre m’était encore inconnu. Et puisque l’actualité presse aujourd’hui chaque enfant de dix ans de franchir hardiment le cap de sa sensibilité pour « parrainer » un jeune disparu de la Shoah, je ne peux que me louer de cette – involontaire – inconscience qui parraina, elle, ma découverte des Falaises de marbre.
Rien des implicites et des sous-entendus de ce livre ne m’apparut alors, et j’entrai sans autre grille de lecture que celle d’un gamin dans cette société de deux hommes partageant leur temps entre leurs fleurs et leur bibliothèque. Je ne pus associer la figure du Grand Forestier ni à Hitler ni à Staline, me contentant de la trouver effrayante et d’en retenir l’essentiel : une méfiance aiguë envers la force. Finalement, j’approuvai avec ardeur l’immense tranquillité des deux botanistes devant l’incendie qui détruisit leur œuvre.
La grandeur, donc. L’appel à une vertu stoïque. Et la considérable nostalgie qui semble la mère d’un style. Tous ces aspects se penchent encore sur le mince volume quand, aujourd’hui, je le regarde bien sûr d’un autre œil. Ces souvenirs du premier contact sont restés. Etrangement, ils m’en disent plus long, il me semble, que la méfiance et le recul qu’ont inévitablement produit sur moi quelques autres lectures, depuis, au sujet du maître allemand.
Si la notion de pureté en lecture est un non-sens – on lit toujours d’après ce qu’on a lu ou depuis les lectures dont on hérite par conversation -, il me semble que cette absence de jugement me permit de lire Jünger. De le lire, tout simplement. D’abord. Et par la suite, j’abordai avec au moins un peu d’amour pour l’homme, ces délicates questions qui tourmenteront longtemps encore le front des lecteurs les plus mûrs. La question de savoir ce que lui et Gide se sont dit, ce 2 décembre 1942, rue Vaneau. Celle de savoir ce que pensait l’écrivain allemand lorsqu’il voyait l’étoile jaune sur le col d’un passant. Celle de ne pas parvenir à imaginer qu’on puisse écrire tant de choses magnifiques tout en portant l’uniforme allemand, ni refuser tant de fois les honneurs des nazis tout en se taillant un franc succès en librairie du temps même de l'Holocauste. Sans parler d'une forme d'esquive perpétuelle des véritables enjeux du temps.

Mais sans doute l'auteur portait-il la meilleure part de lui-même dans ce livre, Sur les Falaises de marbre, dont le paradoxal triomphe porta aux yeux des nombreux lecteurs allemands de 1939 la phrase suivante : "nulle maison n'est bâtie, nul plan n'est tracé, où la perte future ne soit la pierre de base, et ce n'est pont dans nos oeuvres que vit la part impérissable de nous-mêmes. Cette vérité pour nous jaillissait de la flamme, et cependant son éclat se mêlait d'allégresse. Aussi pressions-nous le pas dans le sentier, pleins de forces nouvelles. Il faisait noir encore; mais la fraîcheur de l'aube montait déjà des vignobles et des pâturages riverains. Et notre coeur croyait bien sentir que les feux dans le ciel perdaient un peu de leur violence sinistre; ils étaient mélangés d'aurore."autodafe-nazi_1186774940.jpg

La haute tenue de cette traduction semble préfigurer un certain enthousiasme pour la mort - enthousiasme qu'on ne cesse d'interroger avec inquiétude, en se demandant s'il ne s'agit pas d'une espérance de commande. Bien différente fut la démarche de Henri Thomas, son traducteur, dont ce fut le premier livre édité, en 1942, chez Gallimard. Henri Thomas, qui fit peut-être davantage pour Jünger en France, que Jünger lui-même, pour reprendre la célèbre boutade de Borgès au sujet de ses poèmes "améliorés" par la traduction française d'Ibarra. Il donna à une oeuvre décidément marquée au coin des vertus esthétisantes, solitaires et hautaines, une limpidité et une rigueur presque jansénistes. Et comme tout auteur dont la traduction française se laisse oublier pour l'exprimer tout entier, Jûnger est devenu grâce à Henri Thomas français à son tour, ce qui expliquerait son succès durable aujourd'hui. Que nous le veuillons ou non, il est devenu une part de la France. Que nos enfants lisent donc aussi les Falaises de marbre, pour franchir sans dédain le seuil de leur propre Histoire.


                                                                         Christophe Langlois

A l'occasion du dixième anniversaire de la mort d'Ernst Jünger, le 17 février 1998.
par La Revue Anima publié dans : recensions : Présent crénelé
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Vendredi 15 février 2008

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... Quelquefois, je me souviens d'îles en nage, auxquelles mon enfance, dérivée, a voulu s'amarrer; en ce temps-là, je crus que je savais écumer.
  

Le silence, autrefois, était pays ami que je rêvais comme fleuve auteur de nos sources, et la vie sans paroles, de mon histoire commençante, fumait les autels. 

Aimer n'avait nul sens, les jardins croisés tâchaient de bouturer leur ciel, le chant, pour rester puissant, cherchait à éluder les lèvres. 

                                                   Claude Hardy


                                        Extrait de Seigneur, prends-moi..., décembre 2007.

par La Revue Anima publié dans : création : Nef des fous
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Lueur

"Comment vous dire. Je suis beaucoup moins sur le propos de votre vie que vous ne paraissez le penser. Pardonnez-le moi. Je suis un peu buté sur ma propre infortune et j'ai pris une horreur de tout ce qui ressemblerait à de la direction. Mais je suis entièrement sur le propos de votre âme et de votre oeuvre. Quand je vois les précautions incroyables que j'avais prises pour ne pas en perdre d'autres, que j'ai perdus, j'ai une terreur panique de commettre avec vous une maladresse ou d'exercer un atome de gouvernement."

De Charles Péguy à Jacques Rivière, le 22 août 1913 (introduction à Miracles d'Alain-Fournier)

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